Intégration, appropriation et responsabilité : une réflexion du réseau REACH

par le professeur Samba Sow, Coprésident du réseau REACH et directeur général du Centre pour le développement des vaccins – Mali

Lors de notre récente réunion annuelle à Abou Dhabi, l’intégration est apparue comme l’un des thèmes centraux, mais souvent mal compris.

À une période marquée par des réductions budgétaires au niveau mondial, des crises humanitaires accrues et des attentes croissantes à l’égard des systèmes de soins de santé primaires, l’intégration est souvent présentée comme une solution toute trouvée, prometteuse d‘efficacité, d’économies, d’harmonisation et de durabilité. Cependant, mal conçue ou mal gérée, l’intégration comporte également de réels risques.

L’intégration n’est pas un slogan. C’est un choix. Et comme tout choix en santé publique, il doit être guidé par la rigueur, l’humilité et la clarté des objectifs.

Le professeur Sow lors de la réunion annuelle 2025 du réseau REACH à Abou Dhabi

L’intégration ne signifie pas la même chose pour tous

Pour les bailleurs de fonds, l’intégration peut être synonyme de rentabilité. Elle peut être associée à une réduction des chevauchements, à l’harmonisation des plateformes et à un gain d’efficacité des systèmes.

Pour les responsables de la planification, elle peut signifier l’harmonisation des calendriers, des ressources humaines, des formations, des chaînes d’approvisionnement et des systèmes de reportage.

Pour les acteurs au niveau communautaire, l’intégration peut être synonyme de travail supplémentaire qui vient s’ajouter à un emploi du temps déjà chargé.

Si nous n’y prenons garde, nous risquons d’utiliser le même mot pour désigner des réalités bien différentes.

Lors de la réunion annuelle, les pays ont été clairs : l’intégration doit renforcer les systèmes existants, et non en créer de nouveaux en parallèle. Elle doit réduire la fragmentation, sans augmenter complexité pour les acteurs de première ligne.

Les agents de santé communautaires ne doivent pas devenir des victimes silencieuses  des ambitions sous-financées.

Une intégration sans financement adéquat, sans supervision et sans soutien au personnel risque de nuire à la confiance, au moral et à la qualité des services.

La vraie question n’est donc pas de savoir si l’intégration est souhaitable, mais si elle est réalisable, si on dispose des ressources nécessaires, et si elle est acceptée par ceux qui doivent la mettre en œuvre.

Les risques associés à une intégration mal gérée

Les risques sont réels : surcharge des plateformes communautaires, manque de clarté dans la répartition des responsabilités, confusion dans les objectifs des programmes, interprétation insuffisante des données, absence de cadre éthique pour combiner les interventions sans orientation suffisante.

L’intégration est souvent abordée en termes techniques. Mais elle revêt également un caractère profondément politique et opérationnel. Elle nécessite de clarifier qui décide, qui finance, qui met en œuvre, et qui en est responsable.

Compte tenu des contraintes financières actuelles, il est compréhensible que l’on cherche à combiner les plateformes et à maximiser chaque opportunité d’offre de service.

Cependant, si l’intégration devient un palliatif à un financement inadéquat au lieu de consolider des systèmes déjà robustes, elle échouera.

Soyons honnêtes à ce sujet.

L’appropriation par les pays : que signifie-t-elle réellement ?

« L’appropriation par les pays » est une expression que nous utilisons fréquemment. Mais que signifie-t-elle réellement et pourquoi est-elle essentielle à l’intégration ?

Dans le cadre du programme REACH, l’appropriation par les pays signifie que les décisions d’intégration sont guidées par les priorités nationales et non par des calendriers externes. Cela signifie que les ministères définissent l’intégration des plateformes au sein de leurs systèmes de soins de santé primaires. Les considérations éthiques, opérationnelles et financières sont débattues au sein des structures de gouvernance nationales. Les partenaires apportent leur soutien, mais sans imposer leur volonté.

L’appropriation n’est pas une simple consultation. C’est l’exercice d’un pouvoir décisionnel.

Au cours de la réunion, les pays nous ont rappelé que la notion d’appropriation varie selon les contextes. Dans certains cas, elle implique une intégration via des plateformes établies par le Programme de nutrition. Dans d’autres, elle peut signifier tirer parti des infrastructures mises en place pour lutter contre la polio ou des systèmes de distribution de médicaments contre le paludisme. Il n’existe pas de modèle unique.

Si chacun d’entre nous a une conception différente de l’appropriation et de l’intégration, pouvons-nous réussir ? Oui, si nous sommes prêts à aligner délibérément nos visions.

Un alignement harmonisé est-il vraiment possible ?

L’harmonisation parfaite est difficile à réaliser. Nous travaillons dans des contextes épidémiologiques, des cadres de gouvernance et des systèmes de santé aux capacités très variés. Cependant, un alignement rigoureux est possible.

Cet alignement ne nécessite pas l’uniformité, mais repose sur des principes communs :

  • L’intégration doit renforcer les systèmes, et non les contourner.
  • La gestion doit aller de pair avec l’ampleur du déploiement.
  • La charge de travail au niveau communautaire doit être évaluée de manière honnête.
  • Les données doivent guider les décisions, et non les justifier à posteriori.
  • Les garanties d’indépendance et de gouvernance doivent rester intactes.

Le réseau REACH apporte quelque chose de précieux : un espace structuré où les pays peuvent interpréter collectivement les données, débattre ouvertement des compromis et aller de l’avant sans s’isoler.

À une période où les financements sont fragmentés et les priorités concurrentes, cela revêt une grande importance.

Qui doit mener ces discussions ?

La réponse est claire. Les pays doivent montrer la voie.

Les ministères de la Santé, les équipes des programmes nationaux et les institutions locales doivent déterminer le rythme et la forme de toute intégration. Des experts indépendants assurent un contrôle rigoureux. Les partenaires apportent un soutien technique et financier. Des réseaux tels que REACH offrent un espace de rencontre et de partage des connaissances.

Mais le leadership doit revenir aux pays.

Notre rôle en tant que réseau n’est pas de dicter des modèles d’intégration. Il consiste à faciliter un dialogue constructif, à mettre en évidence les risques, à partager les leçons apprises, et à veiller à ce que les décisions soient fondées sur des données probantes et une gestion responsable.

L’intégration comme plateforme pour la responsabilité

Bien menée, l’intégration offre des opportunités. Elle nous permet d’intégrer des outils essentiels pour la survie de l’enfant dans des systèmes de soins de santé primaires plus solides. Elle permet aux communautés de bénéficier de multiples services via des plateformes fiables. Elle renforce la durabilité face à la fluctuation des financements.

Mais l’intégration n’est pas une fin en soi. C’est un mécanisme visant à protéger la vie des enfants.

En 2026, nous ne devrions aborder l’intégration ni avec un optimisme aveugle ni avec une hésitation défensive. Nous devrions plutôt aborder le sujet avec prudence et humilité.

Compte tenu des restrictions budgétaires, nous sommes tentés de faire plus avec moins. La discipline de REACH consiste à se demander : le faisons-nous de manière responsable ?

La force de notre réseau réside non seulement dans notre ambition commune, mais aussi dans notre responsabilité partagée. En continuant à nous aligner sur le leadership national, l’intégrité scientifique et un dialogue honnête sur les risques, l’intégration peut devenir un moyen de renforcer les systèmes plutôt qu’une source de pression.

Les enfants que nous aidons ne méritent rien de moins.

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